Empowerment: 3 questions pour lutter contre les stéréotypes de genre dans  le monde de la recherche académique

par Yann Bernardinelli

Tonia Rihs

Maître-Assistante de recherche au Département des neurosciences fondamentales de l’Université de Genève, Tonia Rihs (photo de couverture) a suivi une formation en psychologie clinique. Elle livre ses ressentis sur les biais de genres dans les milieux académiques.

Quelles sont les inégalités de genre les plus flagrantes dans le monde de la recherche ?

La visibilité ! Les hommes composent à 90 % les programmes de conférences et de séminaires, sont les principaux interlocuteurs des médias et la communication autour des sciences affiche très souvent l’image du chercheur au masculin. C’est également le cas dans la publicité adressée aux enfants. Cela va même au-delà des problématiques de genre, car la recherche est présentée comme étant un secteur réservé à l’Occidental caucasien et blanc de peau. Tout cela engendre des biais profonds qui mènent à des inégalités.

Que faut-il faire pour améliorer le quota de femmes en recherche ?

C’est très difficile. Je pense qu’il faudrait plus de volonté de soutien de la part du Fonds national suisse, surtout pendant la période la plus dure qui est celle du postdoctorat. Il y a aussi un potentiel effet dissuasif de certaines mesures d’encouragement si ces mesures sont perçues comme stigmatisantes. Il faudrait donc trouver des moyens pour soutenir les carrières des femmes de manière effective et « evidence-based » si cela existe. Ensuite, en Suisse, je pense que le fond du problème est aussi sociétal. S’il est vrai qu’il est très compliqué d’avoir une famille et d’être chercheuse à la foi, pourquoi cette question ne se pose pas pour un homme ? Pour pallier à ceci, il faut des programmes de mentorat, mettre en avant des modèles de réussite au féminin et faire de l’empowerment afin d’encourager les femmes à poursuivre leur voie.

Que dire aux futures générations de chercheuses ?

Il faut être solide, tracer sa voie et persévérer ! C’est extrêmement difficile, car le milieu académique suit une structure pyramidale moyenâgeuse basée sur la compétition. J’observe que les femmes qui réussissent le mieux à se faire une place ont souvent fait du sport de manière intense à un moment de leur vie. Peut-être que le sport leur donne une certaine carapace pour persévérer lors des moments difficiles ou des revers ? Je n’ai pas la réponse, mais ça serait un sujet d’étude intéressant. Personnellement, je n’ai jamais été très motivée par le sport, c’est la musique qui me passionne.


Kim Do

Professeure ordinaire au Département de psychiatrie de l’UNIL-CHUV, Kim Do répond à nos questions sur l’égalité des genres dans le monde de la recherche en psychiatrie.

Que faut-il faire pour améliorer le quota de femme en recherche?

Cela commence par l’éducation que l’on donne aux petites filles. Les encourager à choisir librement et sans considération sexiste leurs jouets, leurs loisirs ou les sports qu’elles souhaitent pratiquer. Une jeune femme qui a grandi avec l’idée que toutes les portes lui sont ouvertes se sentira en confiance pour choisir une voie qui ne correspond pas forcément à un stéréotype féminin. Cela d’autant plus que, d’un point de vue neurobiologique, l’enfance et l’adolescence correspondent à la période critique de haute plasticité synaptique – une période déterminante durant le développement du cerveau.

D’autre part, il convient bien entendu de mettre en place les infrastructures nécessaires pour permettre aux mères de famille de poursuivre leur carrière professionnelle tout en assumant les responsabilités de la maternité – mais il s’agit là d’une question qui concerne tous les domaines d’activités et pas seulement la recherche.

Pour une femme, est-il plus difficile de faire une carrière en neurosciences fondamentales qu’en psychiatrie clinique?

Je ne pense pas mais cela dépend bien sûr de la motivation de chacune. La composante humaine en psychiatrie clinique peut s’avérer très enrichissante mais parfois lourde à porter. La recherche est un processus de longue haleine, qui exige beaucoup de patience, de persévérance, de rigueur et de rationalité – mais aussi de créativité et d’intuition. Une femme peut à mon avis se sentir à l’aise et faire ses preuves dans les deux domaines.

J’aimerais relever que nous avons créé un cursus en psychiatrie translationnelle, qui permet à des clinicien-ne-s de consacrer 50% de leur temps de travail à la recherche. Ce partage entre clinique et recherche permet de former une relève académique innovante et de haut niveau, qui contribuera de manière déterminante à un meilleur traitement voire à une possible prévention des maladies psychiatriques.

Que conseilleriez-vous à la future génération de chercheuses ?

De garder confiance en elles et de persévérer dans leur engagement malgré les difficultés qui se présentent inévitablement. L’esprit d’équipe, le respect et la collaboration entre hommes et femmes sont porteurs de progrès pour tous et il incombe à chacun-e de savoir se battre pour atteindre ses objectifs.


Ghislaine Dehaene-Lambertz

Ghislaine Dehaene-Lambertz est une chercheuse française en psychologie cognitive, spécialiste du développement cérébral du nourrisson. Elle raconte sa position délicate face aux mouvements féministes et divulgue ses conseils à la future génération de chercheuses.

Qu’elles sont les inégalités de genre les plus flagrantes dans le monde de la recherche ?

Un des problèmes le plus irritant est la place des auteurs dans les articles. Lorsque les chercheurs collaborent, la façon dont cette collaboration est perçue varie en fonction du sexe. Si c’est une femme, on considère que c’est une aide normale et elle ne sera pas retenue dans la liste d’auteur. Si c’est un homme, le fait qu’il se soit distrait de sa recherche pour aider en fait un vrai contributeur et il sera mentionné comme auteur. Je pense que ce n’est pas dû au fait que les chercheurs ne veulent pas voir des femmes dans une liste d’auteur mais au fait que leurs contributions deviennent invisibles. C’est le fameux stéréotype de la femme empathique. Comme elles sont conciliantes, elles ne se battent pas pour une place d’auteur, ni dans la liste des auteurs pour une position remarquable. Au bout du compte, il y a moins de publications sur les CV des femmes et l’accès aux places académiques s’en fait ressentir.

Un autre problème est que souvent les femmes ne veulent pas accéder aux postes à responsabilités. Moi par exemple, j’en suis navrée mais je n’ai absolument pas envie d’être directrice d’un centre ou d’un département. Au-delà des postes à responsabilité, les étudiantes qui cherchent un postdoc vont d’abord regarder ce que font leurs petits copains. Elles devraient regarder ce qui est important pour elles, même si c’est souvent difficile. J’ai personnellement eu la chance de pouvoir faire les mêmes choses que mon partenaire, en même temps et au même endroit (elle est mariée au neuroscientifique Stanislas Dehaene). C’est plutôt les femmes qui s’adaptent, puis il y a les enfants, ça coupe aussi la carrière.

Comment votre carrière à succès est-elle perçue ?

Plutôt bien j’imagine. Par contre, j’ai toujours eu quelques soucis avec les mouvements féministes qui revendiquent plus de femmes scientifiques dans des sciences dures mais pour qui, s’occuper d’enfants dans le cadre de recherches -comme je le fais pour mes études sur le cerveau- , semble poser problème car cela ne se distingue pas suffisamment de la vision traditionnelle du rôle de la femme. C’est un biais implicite, je ne rentre pas dans une case.

Que dire aux futures générations de chercheuses ?

Tout va dépendre de la vie de chacune, il est difficile de donner des conseils. Je dirais qu’il faut saisir les opportunités quand elles se présentent car c’est aussi une question de comportement. En France, les chercheuses comme les chercheurs sont tous déprimés par le manque de postes, ils partent battus d’avance. Ce comportement m’a toujours exaspéré car je trouve qu’à un moment, il faut prendre son destin en main. Je leur recommande de lire le livre « Indignez-vous » de Stephan Hessel, un ancien résistant. Lorsqu’on pense à tout ce qui a été réalisé durant l’après-guerre alors que tout était détruit, je trouve que nous avons quand même une vie plus confortable en 2018. Il faut essayer, suivre des envies et ses enthousiasmes, rebondir et surtout arrêter de dire que c’est joué d’avance ! Il faut de l’optimisme!

Crédit photo: YB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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