Des méthodes innovantes pour étudier les « secondos » et lutter contre les stéréotypes

Article réalisé à quatre mains par Laure Bonnevie d’Histoire de mots (conception, édition et rapportage client) et Yann Bernardinelli (écriture et interview) pour le pôle de recherche national LIVES.

Un nouveau livre issu de la série Life Course Research and Social Policies vient de paraître aux éditions Springer. Édité par trois membres du Pôle de recherche national LIVES, ce septième volume met en avant l’importance de la méthodologie pour la recherche sur les migrants de deuxième génération. Ses treize chapitres centrés sur l’approche par les parcours de vie révèlent qu’une caractérisation rigoureuse des groupes de migrants et un choix réfléchi des référentiels de comparaison sont capitaux pour l’étude de ces populations, particulièrement exposées aux généralisations et aux discriminations.

La Suisse est un pays de forte immigration. Des personnes issues de toutes origines et de tous milieux sociaux y affluent depuis des générations. Dans l’arc lémanique, si l’on prend en compte la nationalité des parents ou des grands-parents, 40 % de la population est ainsi d’origine étrangère. Ce qu’il advient des « secondos » est donc d’un intérêt fondamental : « Leur devenir est influencé parla façon d’accueillir les migrants de première génération », relève Claudio Bolzman, professeur à la Haute école de travail social Genève (HETS / HES-SO), qui a dirigé cette publication avec Laura Bernardi et Jean-Marie Le Goff, de l’Université de Lausanne.

Les deuxièmes générations constituent des populations de choix pour la recherche sur l’intégration. Elles peuvent être étudiées de manière longitudinale — observations répétées sur un même échantillon de personnes à travers une longue période de temps —, tant de manière rétrospective, en s’intéressant aux parcours des parents ou des grands-parents depuis les pays d’origine, qu’en suivant les trajectoires de leurs enfants et petits-enfants dans le pays d’accueil. Pourtant, malgré l’importance numérique des deuxièmes générations, les chercheurs du PRN LIVES ont constaté que les études existantes s’appuyaient souvent sur des descriptions incomplètes et des constructions méthodologiques inappropriées.

Définir quoi et qui

Or, la méthodologie est cruciale pour étudier de manière systématique les secondos, qui sont souvent victimes des stéréotypes les plus tenaces. Claudio Bolzman déplore le fait qu’on ne sache jamais vraiment de quoi, ni de qui l’on parle, et encore moins ce que l’on compare : « Les médias français, par exemple, ont tendance à dire que les personnes d’origine magrébine s’intègrent mal, mais oublient de parler de toutes celles qui réussissent ». Le livre propose des outils pour suivre et comprendre ces populations dans le contexte suisse, mais aussi européen, africain et nord-américain. Toutes les méthodes décrites dans cet ouvrage sont en effet transposables à d’autres contextes migratoires.

Pour étudier correctement les deuxièmes générations de migrants, les auteurs avancent que les caractéristiques des populations à étudier doivent d’abord être adéquatement prédéfinies. Claudio Bolzman remarque que « les études ont tendance à se focaliser sur les origines nationales, alors qu’il faudrait aller bien plus en profondeur ». Le rôle social, l’ancrage local dans un quartier ou la génération concernée constituent des facteurs capitaux. De plus, les critères de comparaison sont importants. « Il faut définir ce que l’on compare afin de découvrir pourquoi, à l’intérieur d’un même groupe, certains réussissent et d’autres pas », précise-t-il.

Comparer le comparable

Pour comprendre les moments charnières, ces transitions qui font basculer la vie d’un côté ou de l’autre, le chapitre d’Andrés Guarin et Emmanuel Rousseauxidentifie par exemple les facteurs qui influencent le chômage et l’accès à la vie active des secondos de différentes origines en Suisse. Il s’appuie sur une approche longitudinale, alliée à l’utilisation d’une technique d’analyse issue des sciences fondamentales, le data mining, pour approfondir et contrôler les variables.

Les personnes issues de l’immigration étant sous-représentées dans les postes hautement qualifiés, tout comme dans les postes sous-qualifiés, Guarin et Rousseaux en ont déduit qu’il était inapproprié de comparer les immigrés de deuxième génération à la population suisse dans son ensemble, puisqu’ils ne correspondent pas aux mêmes catégories sociales. Ils ont donc comparé leur cohorte de deuxième génération à des personnes appartenant aux mêmes catégories socioprofessionnelles. Forts de cette approche, les chercheurs ont pu démontrer que le niveau de formation des parents influence énormément le risque d’être au chômage ou la réussite professionnelle des enfants. Leur article souligne également que les préjugés sur l’origine nationale ou ethnique pénalisent l’accès à la vie active.

Croiser les approches

La combinaison de méthodes d’analyses quantitatives et qualitatives permet d’obtenir des panoramas de situations plus clairs et détaillés. Andrés Gomensoroet Raúl Burgos Paredes proposent d’utiliser l’outil du « calendrier de vie », croisé avec un entretien personnalisé, pour combiner une information factuelle quantitative avec des informations subjectives qualitatives, et ainsi « faire émerger des phénomènes sociaux non perçus par les analyses statistiques », explique Claudio Bolzman.

Ces deux approches sont testées sur la transition à l’âge adulte des immigrés albanophones, une des populations les plus stigmatisées de Suisse, pour qui l’accès à l’emploi reste problématique. Les auteurs ont cherché à savoir ce qui faisait la différence au sein de cette population et ont remarqué que dans la plupart des cas de réussite, certaines ressources sociales ou institutionnelles étaient présentes : un professeur plus impliqué que les autres, des personnes influentes dans le réseau familial ou amical, le fonctionnement d’un quartier ou des dispositions cantonales particulières.

Dépasser les frontières

Prendre en compte le caractère transnational de la société est un autre aspect méthodologique particulièrement pertinent. En effet, les sociétés sont encore trop souvent définies en termes d’État, c’est-à-dire en fonction du contexte politique et institutionnel interne au pays ; alors qu’aujourd’hui, beaucoup de personnes construisent leur vie de part et d’autre des frontières, en ayant des proches à l’étranger ou par la simple utilisation d’internet.

De plus, l’actualité internationale a des répercussions sur la vie des populations à l’échelle locale. Les sociétés se sont globalisées ou fortement internationalisées, et leurs frontières formelles ne coïncident plus avec la vie réelle des gens. À ce titre, le chapitre de Marina Richter et Michael Nollert démontre que les enfants des migrants espagnols sont en relation étroite avec leur réseau à l’extérieur du pays d’accueil. Peggy Levitt, Kristen Lucken et Melissa Barnett illustrent pour leur part que les jeunes Indiens des États-Unis réinventent la religion hindouiste ou musulmane à partir de références indiennes réinterprétées à la sauce américaine.

Des pistes pour l’avenir

Bolzman, Bernardi et Le Goff concluent leur ouvrage en suggérant des pistes de futures recherches et formulent plusieurs recommandations. Ils rappellent l’importance de bien identifier les populations étudiées et de ne pas se focaliser uniquement sur celles qui sont marginalisées, afin de pouvoir identifier les facteurs propices au succès. Les auteurs appellent à lancer des études qui ne s’arrêtent pas au début de la vie adulte, mais qui s’intéressent à l’intégralité des parcours de vie, en incluant les transitions, les relations intergénérationnelles et les aspects transnationaux, et en privilégiant une approche comparative.

Bolzman, C., Bernardi, L., Le Goff, J.-M. (eds.) (2017). Situating Children of Migrants across Borders and Origins. A Methodological Overview. Dordrecht, The Netherlands: Springer, Life Course Research and Social Policies, Vol. 7

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