Croyances énergétiques

Par Yann Bernardinelli pour la revue Hémisphères n°14 

La réussite de la transition vers le renouvelable ne dépend pas uniquement des innovations technologiques. Préjugés et spiritualité influencent également ce virage.

 «La croyance populaire la plus répandue consiste à penser que quelqu’un, quelque part, travaille pour la protection de l’environnement. C’est faux», martèle Dominique Bollinger, professeur en génie de l’environnement à la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud – HEIG-VD. Une croyance qui rend les gens attentistes, alors que la situation appelle à l’implication de chacun. Réduire la consommation d’énergie pour laisser place aux renouvelables indigènes, tel est le défi que s’est lancé le peuple suisse en mai 2017. Mais pour que la transition énergétique se concrétise, les innovations technologiques ne suffiront pas. Les experts sont unanimes pour dire qu’il faut aussi prendre en compte les aspects sociologiques de ce virage. Les croyances et préjugés des citoyens ou des ingénieurs peuvent notamment influencer leurs actions, comportements ou leur tolérance face aux dispositifs d’énergie renouvelable. Ces aspects seront cruciaux pour atteindre les ambitieux objectifs helvétiques fixés à 2050.

L’influence de la spiritualité

La spiritualité peut par exemple influencer positivement la transition énergétique. Certaines ONG l’ont bien compris : sagesse, holisme, unité ou encore égalité sont des termes fréquemment utilisés par des organisations comme Greenpeace ou le WWF. Elles n’hésitent pas à investir le répertoire religieux pour mobiliser le public. «Elles utilisent l’image d’un paradis perdu pour respiritualiser leurs communications», précise Christophe Monnot, responsable de recherche à l’Institut des sciences sociales des religions de l’Université de Lausanne (UNIL). Certains acteurs culturels ont aussi recours à ce registre. Le film documentaire «Demain », qui totalise plus d’un million de spectateurs en France avec une distribution dans 27 pays, raconte l’épopée de trentenaires qui sillonnent le monde à la quête de solutions pour sauver l’humanité menacée par l’effondrement des écosystèmes. Ce genre de scénario touche le public en démontrant que la profondeur du mal nécessite un changement de vie. Il propose des solutions de type «sois responsable, fais ce que tu peux et les choses vont s’améliorer».

Les églises investissent aussi le champ de l’environnement. Un projet de recherche intitulé « Spiritualité et religion : les nouveaux carburants de la transition énergétique en Suisse ? », dirigé par Irène Becci, professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’UNIL, constate les signes d’un investissement croissant d’acteurs religieux et spirituels dans la prise de conscience environnementale. On peut citer la sortie en juin 2015 de l’encyclique du pape François sur l’environnement. En Suisse, l’association Oeco Eglise et environnement est reconnue par la Conférence des évêques suisses et la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse. Elle effectue du lobbying, en encourageant par exemple les panneaux solaires sur les toits des bâtiments sacrés. Mais ce qui est vraiment bénéfique pour la transition énergétique, d’après Christophe Monnot, c’est que la religion et la spiritualité nourrissent le scepticisme sur le tout technologique. Cela pousse les gens à entrer en action: méditations pour la terre, marches pour le climat ou mouvements végétariens fleurissent. S’il est peu probable que méditer ait un impact sur l’environnement, ces démarches enclenchent des prises de conscience qui poussent à l’implication. Mais la religion n’a pas que des aspects exploitables pour la cause climatique. Dominique Bollinger, dans le cadre d’un projet de gestion des déchets au Burkina Faso, constate avoir fait face à une déresponsabilisation de la population: «ils considèrent que la pollution est un dessein de dieu et que s’il le veut, il nous sauvera tous». Ce fatalisme empêche parfois la bonne implantation des nouvelles technologies.

Les préjugés des ingénieurs

Sous nos latitudes, ce sont parfois les préjugés de ceux qui créent nos infrastructures qui peuvent freiner la transition énergétique. Par exemple, il y a 20 ans, les spécialistes suisses du système électrique ne croyaient pas à l’énergie photovoltaïque. «Ils n’ont pas perçu son potentiel technique et économique. Le coût de l’énergie solaire a aujourd’hui dégringolé, ils auraient dû y croire», indique Jean-François Affolter, professeur à l’Institut d’énergie et systèmes électriques de la HEIG-VD. En conséquence, la Suisse a perdu tout un marché pour lequel elle était pourtant pionnière. De plus, elle a pris du retard sur la mise en réseau et le stockage de l’électricité d’origine solaire. Comme elle est stochastique, c’est-à-dire qu’elle varie en fonction de la météo ou de l’heure de la journée, il faut la stocker ou la mettre en réseau à l’échelle d’un continent pour harmoniser les variations. À l’heure actuelle, le stockage reste d’ailleurs le facteur économique limitant du solaire. Jean-François Affolter explique que les technologies existent : les batteries au lithium ou le futuriste «power to gaz». «Elles n’en sont qu’à leur balbutiement, il faut croire en leurs possibilités et investir dès aujourd’hui. Les prix baisseront avec l’augmentation de l’offre».

D’autres problèmes proviennent parfois de préjugés. Raphaël Compagnon, professeur en physique du bâtiment à la Haute Ecole d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR, clarifie certaines idées reçues répandues dans la société: «bien que beaucoup le croient encore, il n’est pas nécessaire de se trouver au Sahara pour exploiter l’énergie solaire». En témoigne l’électricité produite par le photovoltaïque allemand certains jours de l’été 2017 à l’approche de midi: sa puissance équivalait alors à celle de 20 centrales nucléaires modernes, soit au moins cinq fois plus que les réacteurs nucléaires suisses. De plus, poursuit Raphaël Compagnon, « il n’est pas nécessaire de couvrir tout le paysage de panneaux, comme le craignent certains. Notre pays compte énormément de surfaces de toitures qui conviendraient parfaitement.» Par exemple, le ménage helvétique moyen aurait besoin de 25 mètres carrés pour couvrir sa consommation annuelle d’électricité, soit bien moins que la surface du toit d’une villa. Ce genre de peurs rendent l’implémentation des énergies renouvelables difficile à bien des endroits en Suisse. Dominique Bollinger trouve cela regrettable: «les énergies renouvelables dérangent les hommes, mais elles ne perturbent pas la biosphère. Les émissions de CO2 oui.»

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Trois questions à Clotilde Jenny

Responsable de formations en développement durable à la HEIG-VD, Clotilde Jenny estime qu’il existe un paradoxe entre les aspirations durables des dirigeants d’entreprises et leurs actions.

Quelles fausses croyances vous interpellent dans le domaine de l’énergie?

L’idée que les énergies fossiles coûtent moins cher que les renouvelables. Dans les faits, en tenant compte des coûts indirects infligés à des tiers, les énergies fossiles sont plus coûteuses. De plus, la société pense que les ressources qui nous manquent sont le pétrole ou l’uranium, alors que c’est avant tout le temps pour changer nos comportements qui fait défaut.

Les entreprises suisses en font-elles assez pour l’environnement ?

Un paradoxe existe entre les aspirations durables des dirigeants et leurs actions. Ils reconnaissent que les entreprises doivent tenir compte des enjeux environnementaux, mais se sentent démunis face à la pression du marché. Dès lors, des directives internationales doivent être mises en place pour éviter aux entreprises de se retrouver dans une concurrence déloyale qui leur fait renoncer aux objectifs du développement durable.

Dans les entreprises, qui porte la responsabilité environnementale ?

De nombreuses entreprises bénéficient d’un responsable de l’environnement, mais celui-ci n’a pas de responsabilités pour les activités clés. Il se trouve dans une sorte de silo, déconnecté. De plus, la plupart des employés ne possèdent pas une vision claire de la façon dont leur entreprise est organisée en termes de performance environnementale. Encore un paradoxe qui dénote un manque d’organisation et de clarté vis-à-vis des responsabilités et des tâches environnementales.

Image: pixabay

 

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