La Health Valley ou le rêve helvétique de silicone

Grâce à sa haute concentration en savoir-faires et en connaissances dans le secteur biomédical, la Suisse occidentale peut narguer ses plus avides concurrents internationaux.

Par Yann Bernardinelli, paru dans la revue Technologist du 11 juillet 2017 sous sa forme éditée.

La grande densité d’instituts de recherche et d’entreprises active dans les sciences de la vie et la santé vaut à la partie francophone de la Suisse le surnom de Health Valley, en comparaison à la région de San Francisco baptisée Silicone Valley dans les années 70 et sa concentration en entreprise du secteur numérique alors en plein essor. Aujourd’hui, c’est le secteur biomédical qui est en croissance et la Californie semble une nouvelle fois se positionner en leader international, avec comme concurrent principal son compatriote le Massachusetts et la région de Boston. La Health Valley est-elle un sobriquet imaginé récemment par les acteurs régionaux désireux de trouver un appui politique avec des mots qui claquent ou est-elle un réel foyer à même de rivaliser avec la compétition internationale ?

Pour Claude Joris, secrétaire général de l’association BioAlps, la Health Valley n’est pas une simple étiquette, elle connaît un fort développement depuis 2003 soutenu par les politiciens en raison de la forte valeur ajoutée du secteur. Il ne doute donc pas de sa compétitivité : « la Health Valley Suisse n’a pas d’équivalents dans le monde ! »

Sur la trace des géants

Plus de 16 000 personnes sont actives dans l’industrie pharmaceutique, l’agrochimie, le génie médical et la recherche en biotechnologies dans la Health Valley Suisse, selon le rapport annuel d’Interpharma 2017. Elles sont réparties dans 935 entreprises composées de jeunes pousses et de multinationales. De plus, la région compte deux hôpitaux majeurs et six hautes écoles universitaires, soit plus de 5000 chercheurs dans des domaines proches des sciences de la vie. Ces chiffres tiennent la comparaison avec la Silicone Valley et Boston qui, en 2010, n’employaient « que » 15 000 et 14 000 travailleurs dans le biomédical, respectivement, selon le site internet The Balance. Le blogue financier parle de seulement 195 entreprises estampillées sciences de la vie dans le Massachusetts contre 240 en Californie.

Néanmoins, bien que les géants de l’industrie biopharmaceutique Johnson & Johnson, GlaxoSmithKline (GSK) et Merck-Serono soient présents dans la Health Valley, ce n’est pas le cas de leur département de Recherche et Développement (R&D). Ce fait est dommageable, car « ces centres sont nécessaires pour l’écosystème local », reconnaît Claude Joris. En effet, les petites entreprises ou les startups font croître leurs projets en collaborant avec les grands groupes pharmaceutiques. Les conséquences négatives pour le rayonnement de la Health Valley sont malgré tout mesurées puisque c’est les approches complémentaires qui font les circonstances opportunes de collaboration, non la proximité, indique Robert Lütjens. Il est directeur de recherche chez Addex Therapeutics (voir encadré). Malgré tout, la région souffre de la comparaison avec Boston où Sanofi, Pfizer et Novartis sont présents.

Différences culturelles

Les investissements en capital-risque sont essentiels dans les phases de démarrage et de développement d’une start-up. L’argent est présent en Suisse occidentale puisque l’année dernière, plus de 550 millions de capital risque ont été investis dans les sciences de la vie locale, « ce qui représente 7,4 % des investissements mondiaux dans le domaine », se réjouit Claude Joris. Ces chiffres sont selon lui comparables à ceux de Boston et de San Francisco. Il rajoute que Singapore a perdu ces dernières années en termes de dynamisme dans les sciences de la vie et que la Chine a consenti à de forts investissements, mais peine à développer son secteur start-ups.

Malgré ces chiffres encourageants, les investissements restent un problème en Suisse indique Matthias Lutolf, directeur de l’institut interfacultaire de bio-ingénierie (IBI) de l’EPFL : « les investisseurs prennent moins de risques qu’aux États Unis ». Avant la crise de 2008, la suisse avait une position phare pour l’introduction en bourse des jeunes pousses biomédicale. Le niveau d’avant 2008 n’a pas été retrouvé, « peut-être à cause de l’aversion au risque de la place suisse et du choc encore présent de 2008 », précise Claude Joris. Dans ce secteur, les financements additionnels sont vite élevés et atteignent des dizaines de millions de francs. Dès lors, les sociétés de la Health Valley se tournent vers des bourses étrangères comme le Nasdaq ou l’Euronext qui draine un réservoir plus important d’investisseurs.

Matthias Lutolf ajoute qu’en Amérique, les employés sont prêts à travailler jour et nuit pour faire aboutir une startup et potentiellement empocher le gros lot. Sans jugements de valeur, il met le doigt sur les différences culturelles majeures entre la vieille Europe et les États Unis. Des défauts qui pourraient bien être des qualités, car si les investisseurs suisses ne parient que sur des projets solidement ficelés et construits à tête reposée, ils ne s’y trompent pas : c’est justement la marque de fabrique des startups suisses et c’est un atout qui attire les investisseurs internationaux, s’enthousiasme le bioingénieur de l’EPFL.

Champions de l’innovation

Les idées sont bien présentes dans l’arc lémanique, comme le témoignent tous les classements internationaux portant sur l’innovation qui placent la Suisse en tête, tant devant ses concurrents internationaux avec les USA 4e et la chine 25e, selon le Global innovation index 2016. Pour Claude Joris, ce qui différentie surtout la Suisse en matière d’innovation est sa capacité à transférer des technologies qui n’étaient pas destinées aux sciences de la vie et qui ont été les piliers du savoir-faire helvétique. Par exemple, le secteur du génie médical s’est développé grâce à l’horlogerie suisse, car les compétences microtechniques nécessaires sont les mêmes, à savoir la minutie, la précision et la persévérance. En témoigne Valtronic qui travaille avec les grandes sociétés medtech en apportant sa maitrise de la microtechnique pour développer des produits tels que la stimulation cérébrale profonde. Les imprimantes 3D de RegenHu qui créent des structures osseuses ou encore la pompe à insuline de Debiotech bénéficient également de ce savoir-faire.

Le plus manifeste exemple de cette évolution est l’EPFL. Il y a quinze ans, elle était connue comme une école de haut niveau pour les microtechnologies. Aujourd’hui, elle est devenue une institution majeure dans le secteur des sciences de la vie. « C’est grâce à la vision de son ancien directeur Patrick Aebischer et de son désir de faire converger les technologies médicales, de l’information, des nanotechnologies et des biotechnologies », indique Matthias Lutolf.

La mécanique de la dynamique

Pour favoriser naturellement le développement des sciences de la vie en suisse occidentale, il faut rapprocher les différents secteurs, notamment à travers des partenariats publics et privés. À cet effet, et dans le but de créer des synergies dynamisantes, la région lémanique se dote de centres d’excellences transinstitutionnels. C’est le cas du futur Centre suisse du cancer AGORA et du Campus Biotech Geneva qui abrite médecins, chercheurs et ingénieurs locaux et internationaux pour mieux « transférer les neurotechnologies de la recherche au produit clinique », précise Benoit Dubuis, directeur du développement au Wyss Center.

Les institutions et les entreprises de la Health Valley interagissent de manière fructueuse et c’est cette dynamique qui semble être un réel atout.

Les tubes du hub

Sophia Genetics

Créée sur le parc d’innovation de l’EPFL en 2011, Sophia Genetics se profile petit à petit comme le leader mondial de l’analyse des données génétiques avec 270 hôpitaux à travers 47 pays utilisant ses services. Sophia Genetics utilise le séquençage d’ADN à haut débit pour l’analyser et traiter la masse des données issues du séquençage de l’ADN des patients. Elle reste bien ancrée dans la Health Valley avec la récente ouverture d’un nouveau centre au Campus Biotech Geneva.

Addex

L’idée fondatrice d’Addex Therapeutics était de développer un traitement anti addiction suite à une découverte porteuse faite par des collaborateurs de GSK. Lors de son incubation, les membres fondateurs ont bénéficié des infrastructures publiques de la région. Entrée en bourse en 2007, elle était la startup la plus en vue de Suisse et a compté jusqu’à 160 employés. Aujourd’hui, la biopharma collabore activement avec Janssen (USA) pour sa R&D. Elle délocalise ses frais de synthèse chimique, mais garde les tâches contenant de la valeur ajoutée dans la Health Valley pour bénéficier du vivier de talents de la région.

Anokin

 La société Anokion a été créée par le Professeur Jeff Hubbell, ancien directeur et fondateur de l’IBI à l’EPFL. Elle est active dans le domaine émergent et très porteur du génie immunologique. La société commercialise une technologie qui réduit la tolérance immunitaire des patients. Elle peut être utilisée pour diminuer la réponse immunitaire induite par des traitements basés sur des protéines et pour soigner les maladies auto-immunitaires. Elle a suscité un très gros intérêt de la part des investisseurs et des bigpharmas. Anokion possède un bureau à l’EPFL et a récemment déménagé son centre d’opération à Cambridge.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close