Infertilité: un combat pour la vie

Grâce à la science et à l’assouplissement de la loi, les couples infertiles ont aujourd’hui plus de chance de concevoir un enfant. Mais le parcours reste sinueux et extrêmement éprouvant.

Article paru dans le Magazine InVivo n°11 en avril 2017, sous une forme modifiée (voir ici).

Le 25 juillet 1978, tous les regards étaient braqués sur l’hôpital d’Oldham, au nord-est de Manchester (UK). Ce jour-là est née Louise Brown, le premier «bébé éprouvette» au monde, c’est-à-dire conçu par fécondation in vitro (FIV). Depuis, des millions d’enfants ont vu le jour aux quatre coins du monde grâce à cette technique de procréation médicalement assistée (PMA), qui s’est progressivement sophistiquée. En 2009, c’est à Genève que la première naissance par fécondation assistée in vivo a eu lieu. Très médiatisés, ces évènements ont redonné espoir aux couples infertiles. Au point parfois de leur laisser croire qu’il suffit de consulter pour enfanter.

Or, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), en 2014 seuls 37,1 % des femmes traitées en Suisse sont tombées enceintes. Dans 72 % des cas, cette grossesse a abouti à une naissance. «Le taux de succès d’une FIV se situe aux environs des 30 % en moyenne, précise Nicolas Vulliemoz, responsable de l’Unité de médecine de la reproduction (UMR) au CHUV. Ce chiffre dépend grandement de l’âge maternel: il atteint 40 à 50 % avant 30 ans et retombe à 10-15 % au-delà de la quarantaine.»

Pour le spécialiste, la démocratisation de la FIV a également eu un impact négatif sur la recherche dans le domaine:  «Son succès limite les investissements pour développer d’autres techniques et raréfie les fonds de recherche attribués à la médecine reproductive», déplore-t-il.

Car malgré son efficacité, dans de multiples cas elle ne permet pas de répondre à tous les problèmes de fertilité. D’autres avancées sont aujourd’hui attendues, notamment celles qui concernent la production «artificielle» de spermatozoïdes et d’ovocytes.

Parallèlement aux progrès de la science, la loi évolue aussi en la matière: en juin 2016, les Suisses ont accepté la modification de la loi sur la procréation médicalement assistée (LMPA), assouplissant les contraintes et augmentant les chances de mener une grossesse à terme (lire point 2, p. XX). Des voix s’élèvent également pour améliorer l’encadrement psychologique des patients et des patientes tout au long d’une prise en charge qui reste coûteuse d’un point de vue financier, mais aussi sur le plan émotionnel.

Des causes plurielles

Des facteurs internes et externes

Contrairement aux idées reçues, l’infertilité ne touche pas que les femmes. «L’infertilité féminine est en cause dans seulement 30 % des cas, indique Nicolas Vulliemoz. Les hommes sont responsables d’un autre tiers et l’infertilité dite «de couple» du troisième tiers. Quant aux 10% restants, ils échappent pour l’instant à nos connaissances.»

Chez les femmes, le réservoir d’ovocytes (les cellules sexuelles qui deviennent des ovules) est déterminé à la naissance. Leur maturation prend fin à la ménopause. L’âge est donc un facteur d’infertilité. «Le dysfonctionnement des ovaires, l’obstruction des voies d’entrées des spermatozoïdes à destination de l’ovocyte ou encore l’endométriose sont d’autres causes courantes de difficulté à concevoir», précise Nicolas Vulliemoz.

C’est l’absence, le nombre insuffisant ou l’anomalie des spermatozoïdes qui sont les causes principales de l’infertilité chez l’homme. «Un spermogramme définit si la morphologie, la mobilité et le nombre des spermatozoïdes sont satisfaisants, précise Laurent Vaucher, urologue à l’UMR et à la Clinique de Genolier (VD). Toutefois, cet examen ne renseigne pas sur la fécondité des spermatozoïdes, c’est un simple indicateur.»

Les partenaires d’un couple peuvent avoir des analyses dans la norme et pour autant être en situation d’infertilité. «Dans ce cas, il y a probablement un cumul de facteurs négatifs, indique l’urologue. Deux résultats d’analyse moyens chez les deux partenaires sont souvent plus problématiques que des éléments forts chez l’un uniquement. Pour l’heure, nous ne comprenons pas totalement ces phénomènes d’infertilité de couple.»

Facteurs extérieurs

Des traitements peuvent aussi anéantir les possibilités de procréer. Les produits de chimiothérapie ou de radiothérapie par exemple, toxiques pour les cellules reproductrices, peuvent induire une infertilité transitoire ou définitive chez les deux sexes. En Suisse romande, le Réseau romand de cancer et fertilité (RRCF) soutient les patients concernés. Des techniques sont aujourd’hui disponibles pour préserver la fertilité, notamment celles de la congélation des gamètes (ovules et spermatozoïdes) avant le traitement.

Pour les femmes, la congélation d’ovocytes par vitrification est un progrès majeur, estime Sébastien Adamski, responsable de la banque de sperme de l’UMR.  «Grâce à elle, le succès des grossesses après congélation atteint les mêmes taux que ceux obtenus avec des ovocytes frais. La vitrification prévient la formation de cristaux qui endommage l’ovocyte.» (voir notre reportage photo sur la cryoconservation dans In Vivo n°1 ou sur http://www.invivomagazine.com)

La congélation de spermatozoïdes est proposée depuis longtemps, mais reste problématique pour les jeunes garçons. «Ils n’ont pas encore de spermatozoïdes matures, indique Sébastien Adamski. Il est toutefois possible de prélever du tissu testiculaire immature et de le préserver en attendant l’arrivée hypothétique d’un protocole de maturation des cellules reproductrices.»

 Contraception en cause

Certaines méthodes de contraception peuvent également être impliquées. La vasectomie, qui consiste à couper les canaux permettant aux spermatozoïdes de migrer, est une technique contraceptive très fiable, qui ne change en rien la faculté érectile ni l’éjaculât chez l’homme. L’éjaculât ne contient juste plus de cellules reproductives. «Il faut toujours considérer une vasectomie comme irréversible, prévient Laurent Vaucher. Dans les faits, on arrive facilement à relier les canaux aux testicules, ce qui permet à nouveau le passage des spermatozoïdes. Par contre, la vasectomie peut avoir des conséquences sur la spermatogenèse qui n’est plus garantie à 100 %.»

Quant à la pilule contraceptive féminine, elle a à de nombreuses reprises été accusée de favoriser la stérilité féminine. Pour Nicolas Vulliemoz, il est clair qu’elle ne péjore pas la fertilité des femmes. Il faut simplement observer une période sans contraception.

Laurent Vaucher indique «qu’une augmentation des œstrogènes (une hormone secrétée par les ovaires) est clairement observée dans les nappes phréatiques – car véhiculée par l’urine des femmes – depuis l’avènement de la pilule contraceptive. Si la dose est trop élevée, cela peut poser des problèmes chez l’homme, car ce sont des perturbateurs endocriniens qui agissent sur la production de spermatozoïdes.»

Avancées technologiques: au-delà de la FIV

Des progrès sous le coup de la loi

Pour répondre aux défauts de fertilité, la médecine possède un arsenal qui s’orchestre autour de la FIV. Dans certains cas, les troubles de la spermatogenèse ou de l’ovulation peuvent être corrigés par la prise de médicaments; pour induire l’ovulation chez la femme, des hormones lui sont administrées. Une insémination artificielle de spermatozoïdes dans l’utérus est dans certains cas nécessaire.

En Suisse, les assurances remboursent trois inséminations. En cas d’échec, une FIV (non remboursée) est tentée dans la majorité des scénarios. Les ovocytes imprégnés sont mis en culture pour obtenir des embryons. Trois sont choisis aléatoirement (standards suisses actuels) pour être transférés dans l’utérus. En cas d’infertilité masculine, les ovocytes ne sont plus incubés, mais injectés avec un seul spermatozoïde (injection intracytoplasmique d’un spermatozoïde, ICSI).

La nouvelle loi sur la LPMA, votée en 2016, va permettre, une fois son application effective, la culture de 12 embryons, de les congeler et de pouvoir effectuer un diagnostic préimplantatoire, sous des conditions strictes. «Nous préserverons les futurs bébés de certaines maladies génétiques, mais surtout nous pourrons sélectionner les embryons avant leur transfert, ce qui rendra les traitements plus efficaces et diminuera le taux de grossesses multiples. Cette nouvelle loi permettra d’atteindre les standards internationaux de la PMA en Suisse, tout en restant un garde-fou nécessaire», se réjouit Nicolas Vulliemoz.

A l’international, la recherche avance et pourrait offrir à terme des solutions complémentaires. Une avancée attendue est la production de cellules génératrices de spermatozoïdes in vitro. «Plusieurs groupes de recherche internationaux ont annoncé avoir reproduit des spermatozoïdes de souris, qui ont donné naissances à des souriceaux», indique Laurent Vaucher.

Un domaine de recherche moins avancé vise à générer des spermatozoïdes à partir de cellules souches de la moelle ou de la peau chez l’animal. «Certaines de ces techniques pourraient bien aboutir dans quelques années. Néanmoins, le processus de maturation est plus complexe chez l’homme que chez la souris», précise Sébastien Adamski.

La production de gamètes artificiels permettrait de ne plus dépendre des dons. «Les donneurs de sperme ne sont pas assez nombreux, regrette Sébastien Adamski. Quant à ceux d’ovocytes, ils sont tout simplement interdits en Suisse.»

Une situation qui contraint de multiples couples helvétiques à se rendre à l’étranger pour bénéficier d’un tel don.

Entendre la souffrance

Un encadrement psychologique nécessaire

Au-delà de la prise en charge médicale, les spécialistes recommandent vivement aux couples de suivre un encadrement psychologique. C’est d’ailleurs une prestation imposée par la LPMA avant, pendant et après les traitements. «Le chemin n’est pas simple, prévient Danièle Besse, conseillère en santé sexuelle à l’UMR. Lors de la recherche des causes de l’infertilité, l’un ou l’autre des partenaires peut se sentir responsable, voire coupable, ce qui peut questionner le couple.» De plus, une fois le diagnostic posé, un traitement plus ou moins complexe va être proposé. «Les couples ne s’attendent pas forcément aux effets des traitements sur leur corps et leur sexualité. Ils sous-estiment l’éventualité d’un échec. La PMA est une succession d’attente, d’espoir et de revers qui, telles des montagnes russes, mettent le psychisme à rude épreuve», précise-t-elle.

«Souvent, les couples se sentent mal écoutés, voire pas soutenus par la médecine», indique Estelle Métrot, spécialiste de l’accompagnement en préconception entre Genève et Paris, et auteur de l’ouvrage «1001 fécondités». Il est crucial d’associer à l’innovation médicale à des espaces d’écoute.»

La souffrance peut affecter les deux membres du couple. «Certaines ne se sentent femmes que si elles peuvent être mères», indique Danièle Besse. Les hommes  associent plus facilement la fertilité à la virilité, et de ce fait, peuvent mal vivre l’infertilité.» Estelle Métrot précise que malgré tout la médecine reproductive sollicite beaucoup plus le corps de la femme. «Beaucoup plus d’examens sont proposés à la femme lors de l’exploration et du traitement. C’est elle que l’on va stimuler, ponctionner et qui ouvre son corps au regard des autres régulièrement.»

Face à un soutien inapproprié, la Genevoise Pascale de Senarclens a d’ailleurs abandonné tous les traitements (lire témoignage «La technologie ne comble pas l’impact émotionnel»).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close