Humain augmenté

Les différents concepts

L’homme contemporain est bercé dans la littérature et la réalité de l’augmentation humaine depuis son enfance : de la force d’Astérix décuplée grâce à la potion magique, à la barre des 9 secondes 80 franchie sous anabolisants par le sprinter Ben Johnson, en passant par les prouesses d’Oscar Pistorius amputé des deux jambes rivalisant avec les meilleurs coureurs valides grâce à ses prothèses hightech1. S’ajoute à ceci la maitrise grandissante des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives (les technologies NBIC) qui ont récemment permis de créer le premier œil bionique2 ou de prolonger génétiquement la vie des souris de laboratoire3. À l’heure où l’argent abonde autour de ce concept — Google investit pour repousser la vieillesse4, l’Europe injecte des milliards pour la modélisation du cerveau5, les premiers « Jeux olympiques pour cyborgs » sont organisés à Zürich6, 7 — l’homme pourrait être à l’aube de la naissance d’une nouvelle espèce : le post-humain, bionique et immortel. Puisque nous y sommes et pour ne pas s’y tromper, voici un bref abécédaire :

Cybernétique

Science transdisciplinaire qui étudie les processus de commande et de communication chez les êtres vivants ou non vivants. Toutes les technologies intelligentes actuelles en sont issues.

Homme bionique, homme-machine, cyborg

Homme sur lequel des éléments cybernétiques sont utilisés de manière permanente ou temporaire afin de réparer ou améliorer son physique ou son intellect. C’est la fusion homme-machine. À ne pas confondre avec le téléchargement de l’esprit (Mind uploading) qui propose le transfert du cerveau sur un ordinateur (plus de chaire), ni avec le vieillissement inversé (Reverse ageing) qui projette de manipuler uniquement la biologie pour rajeunir ou rester jeune (plus de machine) 1.

Le posthumanisme

Mouvement de pensée qui s’interroge sur le rapport entre l’être humain et les technologies NBIC. Le mouvement pense que ce rapport a provoqué un changement fondamental et inéluctable pouvant aller jusqu’à la disparition de l’humanité en faveur des cyborgs, robots ou autres formes d’intelligences.

Le transhumanisme

Courant de pensée prônant l’usage des technologies NBIC afin d’améliorer les caractéristiques physiques et intellectuelles de l’homme. Le mouvement désire supprimer la maladie, la souffrance et vivre le plus longtemps en bonne santé tout en se préoccupant des problèmes éthiques s’y référant.

La singularité

Un concept qui se base sur l’accélération exponentielle des progrès technologiques pour prédire le jour où ils ne seront plus l’œuvre de l’homme, mais celle des machines qu’il a créées. Le cerveau humain sera alors dépassé.

Cap 2045

VIIe siècle av. J.-C: l’exosquelette

Les hoplites, fantassins de la Grèce antique, portent une cuirasse, un casque et des protège-tibias pour leur défense. Composés de cuir et de bronze martelé pour correspondre à leur anatomie, ces éléments d’armure sont les prémisses des exosquelettes modernes.

1200-1300: les lunettes

Nero (1er siècle) observait déjà ses gladiateurs à travers une émeraude grossissante. L’origine des lunettes est attribuée à des moines du treizième siècle : des lentilles en verre montées sur des supports d’os et de métal s’accrochaient sur le nez pour la lecture.

1914-1918: prothèses de membres

Nombre de soldats mutilés sont sortis de la Première Guerre. Leur prise en charge a contribué à l’avancée des prothèses mécaniques de bras et de jambes. Certaines technologies comme celles développées par le chirurgien Ferdinand Sauerbruch et l’ETH sont toujours d’actualité7.

1932: le meilleur des mondes

Le roman d’anticipation du biologiste Aldous Huxley parait8. Il parle d’un monde où une pilule améliorative est distribuée à chacun, pas forcément pour le meilleur. C’est un ouvrage de référence et de mise en garde contre l’homme augmenté1.

1958: le pacemaker

L’américain Wilson Greatbach implante un stimulateur électrique relié aux muscles cardiaques. Il accélère les pulsations des malades en agissant comme un véritable cœur artificiel.

1992: le téléphone intelligent

Le premier smartphone, conçu par IBM, il portait le nom de Simon et fut commercialisé en août 1994. Les smart technologies sont aujourd’hui largement accessibles et utilisées tel un nouvel organe par leurs utilisateurs.

1996: le viagra

Patenté en 1996 pour le traitement des angines, le Viagra est ensuite devenu un médicament pour soigner le dysfonctionnement de l’érection, voire son amélioration. Il est l’un des médicaments les plus vendus au monde1.

1998: le projet cyborg

Kevin Warwick s’implante une puce sous-cutanée munie d’un transmetteur détecté par un ordinateur à distance. Ce dernier commande l’allumage de la lumière et l’ouverture des portes en fonction des déplacements9.

2014: l’œil bionique

Implantation d’un œil artificiel. Des caméras-lunettes transmettent des images à une unité de traitement portable qui les convertit en signaux transférés à un implant rétinien relié au système nerveux2.

2016: créativité artificielle

L’intelligence artificielle de Deep Mind gagne contre le troisième joueur mondial de go, dernier jeu dans lequel l’homme surpassait la machine. C’est un événement clé au même titre que la partie d’échecs entre Deep Blue et Garry Kasparov10.

2045: l’immortalité virtuelle

Le russe Dmitry Itskov pense que les humains peuvent atteindre l’immortalité d’ici là. L’exploitation des nanotechnologies, des robots et des interfaces cerveau-ordinateur créera des avatars dans lesquels seront programmées nos propres personnalités11.

Cyber Ethique

C’est probablement depuis ses origines que l’homme éprouve le désir d’aller toujours plus haut et toujours plus loin, quitte à se confronter à sa condition d’être humain fait de chair et d’os. En atteste la mythologie grecque à travers le récit d’Icare et ses ailes de cires12. Créées de toutes pièces par son père architecte, elles firent de lui un homme augmenté, capable de voler et d’échapper à son sort. Attention toutefois, car l’élévation d’Icare précipita aussi sa chute.

L’homme d’aujourd’hui génère bien plus de technologies que le bronze des Grecs antiques. De ce fait, sa transition vers le posthumain pourrait bien aboutir, mais avec quelles conséquences ? Plusieurs penseurs et philosophes en appellent à la prise de conscience des milieux politiques et à l’ouverture de groupes de réflexions pour déterminer si les technologies NBIC sont convenables pour l’humanité en se basant sur les trois principes de la bioéthique :

Le risque La justice L’autonomie
Le bien de l’homme doit être le principe directeur du concept de son augmentation. Les technologies augmentatives devraient tout d’abord ne pas nuire, comme en éthique médicale. L’aspect fondamental de l’idée de justice est que chaque vie humaine a la même valeur, ce qui revient à se demander quels seront les bénéficiaires des technologies augmentatives. Ce principe ne concerne donc pas l’augmentation en soit.

 

Ce principe se base sur l’absence de contrainte et la notion de liberté. Les hommes étant autonomes, il n’est pas éthique de les modifier pour les réduire en de simples moyens au service d’autres entités, humaines ou pas.

 

À quels risques s’expose l’homme dans l’action de s’augmenter ?

Dans un interview pour le magazine Science et Vie, la neurochirurgienne et philosophe, Anne-Laure Boch prétend que « le plus grand risque est de décevoir ». Selon elle, la toxicité et les nombreux effets secondaires qui vont souvent de pair avec les traitements efficaces limiteront leurs étendues. Le philosophe Luc Ferry, comme d’autres, s’inquiète de la naissance d’une nouvelle espèce qui surpasserait l’homme. « Tout dépend de ce qu’on entend par homme », rétorquerait certainement la philosophe Marta Nusbaum. Pour elle, la définition de l’humain varie selon le contexte et le temps. Un homme augmenté resterait donc un homme, version évoluée.

Les hommes auront-ils le choix d’être ou de ne pas être augmentés ?

Selon Johann Roduit, spécialiste des questions bioéthiques à l’Université de Zürich, nous serions déjà dépendant de beaucoup de technologies : « sur mon lieu de travail, je dois utiliser mon ordinateur pour rester compétitif, j’en suis donc dépendant malgré moi ». Il ajoute que « les assurances maladie helvétiques ont déjà commencé à imposer leurs règles, car certaines réduisent les primes si leurs clients partagent leurs données médicales avec elles », les personnes à petits revenus n’ont donc pas la possibilité de dire non. Il est donc plausible de croire que sans changement de cap de notre société, l’homme n’aura pas le choix.

Comment distribuer les technologies et mettre en pratique l’homme augmenté ?

Le mouvement transhumaniste promet de gommer les imperfections pour atteindre la justice sociale. Malheureusement, en se basant sur les modèles économiques et politiques actuels, l’augmentation de l’homme pourrait être accessible que par les plus riches. « Si on compare l’espérance de vie des pays occidentaux à celle des pays non industrialisés, on constate une inégalité flagrante, car l’accès aux soins n’est pas le même », soulève Johann Roduit. Une société à deux vitesses se profile donc, à moins que le prix des technologies se démocratise (voir chapitre des coûts) ou que les politiciens déclarent l’accès aux technologies augmentatives comme un droit, indépendamment du revenu. « Mais là encore, des inégalités peuvent persister. En suisse, par exemple, les assurances dentaires ne sont pas comprises dans l’assurance de base et favorisent une médecine a deux vitesses, au même titre que les assurances complémentaires ».

L’augmentation pour tous : une question de couts

Le succès de l’augmentation de l’homme dépendra évidemment des avancées technologiques NBIC, mais aussi de leurs coûts. Ces derniers définiront l’accessibilité des technologies augmentatives, comme ce fût le cas pour les microprocesseurs : les prix baissent avec l’accroissement de la production et donc le succès commercial.

Les technologies perturbatrices

Un récent rapport de l’institut McKinsley13 a identifié 12 technologies qui pourraient conduire à des transformations massives de notre société. Toutes semblent avoir un avenir prometteur puisque leur potentiel économique est estimé entre 14 et 33 billions de dollars américains d’ici dix ans. Parmi les 12 identifiées, 10 sont des technologies en relation directe avec l’homme augmenté .

Il y a donc de bons espoirs pour que l’augmentation de l’homme se fasse à prix décontracté. Néanmoins, il semble peu probable que le concept soit accessible à tous. Comme le démontre une étude sur les smartphones14, les personnes ayant un revenu journalier de moins de cinq dollars resteront non connectées pour des décennies, car il couterait 30 milliards de dollars pour les équiper et personnes pour avancer l’argent.

Médecine bionique à deux vitesses

L’augmentation c’est aussi les prouesses des technologies médicales comme les organes artificiels. Malheureusement, puisque leur production est limitée au nombre de patients, ils sont nettement plus onéreux que les smart technologies. Par exemple, la transplantation d’un cœur coute entre 110 000 et 180 000 francs15, le même prix pour le premier cœur totalement artificiel implanté, comme celui fabriqué par la société Carmat SA16?. L’assurance de base couvre actuellement les transplantations, mais pas tous les types d’implants : « elle ne prend pas en charge les interventions dont l’efficacité, l’adéquation et l’économicité ne sont pas prouvées », selon la loi sur l’assurance maladie LAMal. Les organes artificiels nous amènent-ils vers une médecine à deux vitesses ?

Dans ce contexte, l’impression 3D pourrait être synonyme d’espoir. Car si elle n’est pas rentable au niveau du coût de production unitaire, elle est très intéressante pour les séries réduites voir uniques comme c’est le cas pour la médecine ou des pièces doivent être fabriquées à la mesure du patient. La raison principale : les coûts de mise en œuvre sont significativement plus bas que pour les autres technologies17.

Cyborg en vente libre

L’homme augmenté n’est plus un fantasme ! L’amélioration de l’autonomie et la réduction des prix des e-composants a rendu possible l’augmentation de la plupart de nos sens et de certaines de nos capacités à travers des périphériques connectés toujours plus nombreux.

xEMi: jouer à Kevin Warwick

Implant cylindrique sous cutanés de la taille d’un grain de riz vendus avec un système d’injection pour un prix dérisoire. Les implants ont une durée de vie illimitée puisqu’ils fonctionnent sans batteries et s’activent à proximité d’un lecteur NFC (near-field communication) comme un smartphone par exemple. Les implants peuvent être utilisés pour ouvrir des portes, démarrer des voitures, allumer un téléphone ou toutes autres applications selon la créativité de l’utilisateur. (Dangerous things, $57)

https://dangerousthings.com/shop/xic-icode-sli-2x12mm-glass-tag/

Bracelet flexenable: l’écran prend le pli

Un écran qui s’enroule autour du bras comme un bracelet. Il ouvre un monde de possibilité aux fabriquant d’appareils portables. Aujourd’hui un simple écran bracelet, il sera demain une tablette enroulable ou un écran déposé sur les habits. L’écran flexible est basé sur une technologie LCD, la contrainte du verre en moins tout en maintenant les mêmes propriétés optiques. (FlexEnable, prototype)

http://www.flexenable.com/

EPOC+: cerveau intelligent

Effectuer son propre électroencéphalogramme (EEG) grâce à 14 électrodes sur un casque ergonomique et connecté. Un bijou proche de la résolution des appareils de recherche : les utilisateurs peuvent jouer aux Neuroscientifiques en herbes et explorer leur cerveau. Des logiciels associés permettent d’apprendre à améliorer la gestion du stress ou de l’attention, mais aussi de piloter des avatars. (Emotiv, $799 + applications).

http://emotiv.com/product/emotiv-epoc-14-channel-mobile-eeg/

Loon cup: la femme augmentée

Comme les coupes menstruelles classiques, la Loon cup est en silicone, conçue pour récupérer le flux menstruel en respectant l’environnement, puisque réutilisable. En sus, elle est équipée de trois capteurs et d’une antenne Bluetooth la reliant à une application pour smartphone. Les utilisatrices peuvent obtenir des alertes sur l’état de leurs périodes comme le remplissage de la coupe, la présence d’une infection potentielle et la prédiction du prochain cycle. (Prototype, Loon Lab).

https://www.kickstarter.com/projects/700989404/looncup-the-worlds-first-smart-menstrual-cup

UV Patch: Capteur anti brûlure solaire

L’industrie du cosmétique se met au high-tech et lance un patch à coller sur la main pour prévenir des coups de soleil. Il est composé de colorants sensibles aux UV qui changent de couleur selon le degré d’exposition. Une application pour smartphone détermine le taux d’UV à partir d’une photo du patch et transmet des conseils à l’utilisateur pour prévenir les brûlures. (La Roche-Posay, prototype) http://www.laroche-posay.co.uk/article/UV-Patch/a26965.aspx)

SmartShoes: cyber petit poucet

Les smartshoes ne permettent pas de parcourir sept lieues en une enjambée, mais comme dans les contes de fées, elles s’adaptent à la taille des pieds grâce à un système de serrage automatique. Elles sont même équipées de phares avant et d’un système de chauffage ! La bonne fée fait aussi partie du lot avec une application distillant des conseils d’entrainements : nombre de pas, kilométrage, calories dépensées et longueur des foulées (Digistole, automne 2016).

http://www.digitsole.com/fr/smartshoes

Remidi T8: le posthumain restera créatif

La façon de faire de la musique revisitée grâce à un gant connecté. Huit capteurs sensibles aux mouvements et à la pression, positionnés entre la paume et le bout des doigts, permettent de générer des notes et des rythmes avec la main sur n’importe quelle surface. Le musicien possède une liberté de mouvement complète qui lui permet d’exprimer toute sa créativité artistique.

http://remidi-pro.com

Lentilles de contact intelligentes: les googleglass augmentées

Plusieurs compagnies, dont Samsung et Google, semblent avoir réalisé des prototypes de lentilles de contact connectées. Plusieurs sources parlent d’écran et de caméra intégrée à même les lentilles pour projeter les images directement dans les yeux. Le but serait d’afficher des informations en réalité augmentée avec un rendu plus saisissant qu’avec des googleglass.

http://www.sammobile.com/2016/04/05/samsung-is-working-on-smart-contact-lenses-patent-filing-reveals/

Sources :

  1. Selon les propos de Johann Roduit, directeur du Centre pour la médecine humaine de l’Université de Zürich et co fondateur de NeoHumanitas
  2. Devon H. Ghodasra et collègues (2016), BMC Ophthalmol, Worldwide Argus II implantation: recommendations
  3. Darren J. Baker et collègues (2016), Nature, Naturally occurring p16Ink4a-positive cells shorten healthy lifespan.
  4. http://www.calicolabs.com
  5. Olivier Dessibourg (30 octobre 2015), Le Temps, Feu vert de l’UE pour la suite du Human Brain Project
  6.  http://www.nccr-robotics.ch
  7. Selon les propos de Robert Riener, Professeur ordinaire à l’ETH Zürich, codirecteur du NCCR-Robotics et Directeur de l’Institut de robotique et des systèmes intelligents du Département des sciences et technologies de la santé.
  8. Aldous Huxley (1932, édition 2002), Poche, Le Meilleur des Mondes
  9. Kevin Warwick et collègues (2003), Arch Neurol, The Application of Implant Technology for Cybernetic Systems
  10. Florian Reynaud et William Audureau (2016), Le Monde, Jeu de go : victoire décisive de l’intelligence artificielle contre Lee Sedol
  11. http://2045.com
  12. Nicolas Cauchy (2006), Légendes de la mythologie : Icare et Dedale
  13. http://www.mckinsey.com/business-functions/business-technology/our-insights/disruptive-technologies
  14. http://blog.nakono.com/a-new-economic-model-will-be-needed-to-get-everyone-online
  15. Office fédéral de la santé publique, OFSP
  16. www.carmatsa.com
  17. Selon les propos d’Eric Jakob, ingénieur mécanique ETS, Directeur d’Oblong Innovation, expert en technologies additives et consultant HUG pour l’impression 3D.

 

* Crédit Photo : Dangerous things©

Infographie parue dans une version modifiée et illustrée de l’In Extenso du magazine In Vivo n°9, été 2016

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close