L’infirmité peut favoriser la maltraitance

Les personnes en situation de handicap risquent sept fois plus que les autres d’être exposées aux mauvais traitements. Les agressions les plus communes sont faites de petits détails.

En Suisse, un million de personnes est en situation de handicap, selon l’Organisation mondiale de la santé. Le chiffre peut impressionner, mais il faut savoir que tous types d’inaptitudes relatives à l’environnement d’une personne sont considérés comme un handicap: difficulté d’accessibilité, d’expression, de compréhension ou encore d’appréhension. Dès qu’une personne se trouve dépendante d’une autre pour accomplir une activité, elle s’expose à des incompréhensions qui augmentent les risques de maltraitances. C’est un véritable problème dans la mesure où les mauvais traitements seraient 2 à 7 fois plus élevés pour ces personnes.

Professeure à la Haute école de travail social Genève — HETS-GE, Manon Masse se montre d’emblée critique face à ces statistiques, le signalement des maltraitances soulevant un certain nombre de difficultés: «La pudeur, l’incapacité à communiquer ou le fait que la maltraitance soit souvent attribuée au handicap même font que les victimes ne sont pas toujours entendues.»

Les agressions physiques ou sexuelles existent, mais elles sont plutôt rares, précise Manon Masse. La maltraitance la plus commune est faite de petits détails proches de la négligence ou du harcèlement: «Infantiliser une personne tétraplégique en décidant à sa place quand regarder la télévision ou bouger son fauteuil sans son accord représentent des situations de maltraitance.»

Un lien entre insuffisance de moyens et maltraitance

La maltraitance a des origines multiples. Parmi les facteurs aggravants figurent les caractéristiques individuelles des personnes handicapées, comme les difficultés à s’exprimer, se déplacer, se défendre ou une apparence négligée. Mais les racines du problème sont également à chercher du côté des proches aidants et des milieux d’accueil.

«En institution, nous observons un lien avéré entre l’insuffisance de moyens et le risque de maltraitance», explique Manon Masse. La mauvaise qualité de l’espace de travail, le manque de personnel et un fonctionnement institutionnel en vase clos favorisent les négligences. Du côté des proches aidants, l’épuisement est la principale cause de mauvais traitements. «Lorsqu’un enfant naît avec un handicap et que le rôle de parent se prolonge à vie, il n’est pas rare de voir les familles s’épuiser.» Krystel Russo, éducatrice spécialisée, constate pour sa part de fortes inégalités sociales. Les bas revenus se retrouvent souvent en mode survie, un contexte favorable aux maltraitances. La praticienne plaide pour augmenter les subventions et les congés accordés aux proches aidants.

Des solutions qui viennent de la recherche

Tous les rapports le montrent: les institutions ne peuvent plus fonctionner de façon isolée. «Il faut réformer en créant des partenariats entre les proches aidants, la société et les structures de prise en charge», indique Jérôme Laederach, directeur général de la Fondation genevoise Ensemble. Il s’agit de favoriser des réponses intégratives, tout en respectant les besoins des personnes en situation de handicap. Manon Masse relève toutefois que «les personnes dépendantes intégrées dans la société s’exposent également à des risques. Il est donc capital de sensibiliser la population.»

Un autre facteur essentiel réside dans la formation, pour que les gens osent s’exprimer et qu’ils connaissent leurs droits. «Les personnes concernées peinent toutefois à prendre des cours, jugés trop menaçants», considère Manon Masse. Pour Jérôme Laederach, l’enjeu se situe au niveau de la composition des équipes, qui doivent être pluridisciplinaires. «Trop spécialisé, l’effectif peut devenir moins pragmatique et tendre à s’arc-bouter sur son seul niveau d’expertise, ce qui représente un facteur de risque.»

Ayant signé il y a 10 ans la convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, la Suisse se doit de mettre en place les outils nécessaires pour les protéger. «Actuellement, les Etats abaissent leurs financements de manière linéaire. Ils font tout faux», déplore Jérôme Laederach. «Pour les institutions, il existe un seuil à ne pas dépasser et il est aujourd’hui atteint», dénoncent conjointement Manon Masse et Jérôme Laederach. Pourtant, les moyens modernes ne sont pas nécessairement plus coûteux. A l’heure actuelle, les chercheurs ont cerné les problèmes et proposé des solutions. Reste à faire comprendre ces enjeux au monde politique.

TROIS QUESTIONS A

Krystel Russo est éducatrice spécialisée, diplômée de l’IES-Genève (aujourd’hui HETS-GE) et travaille en institution depuis vingt ans. Elle exerce actuellement dans une école vaudoise pour les enfants souffrant de handicaps. Pour elle, il est délicat de détecter les cas de maltraitance.

Le personnel des institutions est-il conscient des problèmes de maltraitances et suffisamment formé pour y faire face?
Nous sommes dans l’ensemble lucides et plutôt bien préparés. Lorsqu’on parle de maltraitance, il faut être conscient que notre travail s’effectue souvent dans une zone limite. Selon les cas, nous devons utiliser la force pour nous protéger nous-même, ou la personne en difficulté. Vus de l’extérieur, nos comportements peuvent être mal interprétés. Pour ces raisons, il est capital d’avoir un espace de dialogue entre collègues et supérieurs.

Le signalement est important. Comment procédez-vous si vous décelez des cas?
C’est évidemment délicat et tabou, car le pire serait d’accuser à tort. Détecter un cas est subjectif puisque certaines personnes se blessent elles-mêmes ou changent de comportement à la suite d’une maladie n’ayant aucun lien avec de la maltraitance. L’important, c’est le dialogue avec la famille. Les institutions doivent nous laisser du temps à cet effet. Je tiens à préciser qu’en vingt ans d’activité, je n’ai jamais fait face à des cas de violence volontaire de la part des proches aidants.

Quelles sont les solutions de prévention?
Des mesures anti-routine doivent être mises en place, ainsi que des périodes d’échanges entre le personnel, les familles et les dirigeants. Constituer des équipes pluridisciplinaires mélangeant éducateurs, aides-soignants, logopédistes et enseignants. Il faudrait également une meilleure prise en charge sociale des proches aidants.

Paru dans la revue Hémisphères (no 11)

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