En contre-balance du «mâle alpha»

Un chercheur en neurosciences, engagé dans un milieu très hiérarchisé, explique dans ce texte postmoderne – qui ose utiliser le «je» – comment il échappe à l’emprise du mâle dominant.

Je suis le père d’un garçon et d’une fille. Le choix du roi et pourtant je ne me sens pas roi. Attentif, toujours attendri, c’est moi qui leur prépare de bons petits plats, les amènes à l’école et pense leurs bobos. Je suis un homme et je sais m’occuper de mes enfants! Je suis quelqu’un qui laisse de la place aux autres, à la maison comme au travail. J’ai pour simple ambition d’être heureux et de profiter de la vie tout en respectant mon entourage. Loin d’une monarchie sous le contrôle totalitaire de son roi.

Trop inquiet pour ma progéniture, j’ai souvent arpenté les couloirs des pédiatries. Durant ces “visites”, j’ai fréquemment été témoin des relations tendues entre vous, le corps infirmier, et les médecins. Si j’ai su capter ces moments de conflit, c’est qu’ils m’ont ramené à mes propres conditions de travail.

Compétition versus bonnes relations

Je suis chercheur en neurosciences, un univers où la compétition prend vite le dessus sur les bonnes relations. Ceux qui arrivent au sommet, homme ou femme, sont généralement des bêtes de course dotées des armes nécessaires à l’ascension hiérarchique: carriérisme, égocentrisme et autorité. Face à eux, les étudiants, techniciens et chercheurs sont souvent rabaissés, humiliés et exploités. Rois dans leur royaume, nos leaders sont pour la plupart de parfaites caricatures des stéréotypes masculins. Que faire pour évoluer dans un tel milieu quand on est un homme (ou une femme) qui tend à d’autres aspirations que celles qui leurs sont généralement promises. Alors que les femmes se sont dotées d’un bureau de l’égalité pour lutter contre les stéréotypes, où sont les aides pour l’homme indulgent?  Laissez-moi vous confier mes astuces.

Un mal nécessaire

Dans les cages de nos souris de laboratoire, on nomme les rois: “les mâles alpha”. Ils n’hésitent pas à mutiler leurs concurrents en leur coupant les moustaches, organe sensoriel vital chez la souris. Etudiant, je me questionnais quand je constatais des cas de mutilation: “Pourquoi les autres mâles ne se révoltent pas?”. La réponse est limpide, ils n’en font rien car le mâle dominant est nécessaire à la survie de l’espèce. Ne m’en déplaise, nous aussi avons besoin de leaders capables de diriger des cliniques ou des laboratoires. Donc, malgré mes élans de subversion et mon besoin d’indépendance, j’ai vite compris que j’appartenais à un système. La biologie m’a également appris que tout écosystème est un équilibre fragile, que le perturber par la manière forte peut le mener à sa perte. J’ai donc trouvé que la meilleure solution (sans perdre mes moustaches), consistait à accepter, telle une souris, le statut de dominant comme une nécessité. Pour m’aider dans cette voie, je tente de leurs trouver des excuses. A trop s’être battu pour en arriver là ils sont devenus agressifs malgré eux. Ils portent des responsabilités que je ne voudrais pas, expliquant les débordements. Ainsi, je parviens à les voir comme un mal nécessaire et supporte mieux leurs travers.

Auto congratulation

Chaque vendredi, mes deux rejetons viennent manger au travail. On profite jusqu’à ce que la cloche de l’après midi résonne. Certains de mes collègues et supérieurs me demandent systématiquement si c’est les vacances, il leur est impossible de comprendre qu’on se voit juste pour le plaisir. D’autres en profitent pour me rabaisser dans la catégorie des fainéants et incompétents car j’utilise deux heures de mon temps si précieux pour manger avec mes enfants. Ici, la moindre différence est exploitée pour gagner. Un jour, j’ai décidé de jouer moi aussi. Un jeu ou le but est de rédiger une liste exhaustive de mes qualités et défauts ainsi que les leurs. Un point pour une qualité, un point en moins pour un défaut. Sans même exagérer le nombre de mes qualités, je les bats à chaque fois, c’est mathématique: ils ont trop de défauts. Si vous y jouez, vous constaterez que, sans vous, c’est tout votre service qui ne tournerait pas car on ne soigne pas avec de la prétention. Ils ont besoin de vous, vous êtes l’équilibre, la contrebalance nécessaire face au poids de l’être dominant. Vous êtes par conséquent indispensable à la survie de votre “écosystème” professionnel, au même titre que votre chef.

Comme vous, je suppose, j’ai choisi mon métier pour les valeurs qu’il véhicule. J’aime mon travail, il fait partie de mon petit royaume personnel. Quand un ennemi menace, n’étant pas doté des armes si chères à la masculinité, je sors mes deux ouvertures, l’auto congratulation et l’acceptation, pour éviter l’échec et mat de mon roi.

Paru dans la revue Soins infirmiers

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close